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LE CRITERIUM NATIONAL 1959  

 

 

Dimanche 22 Mars 1959

 28ème Critérium National de la Route.

 

 

 

En cette année 1959,   les organisateurs du Critérium National de la route, épreuve réservée aux seuls coureurs français,  les quotidiens  « L’ Equipe »  

et « France-Soir » décident de rompre avec le classique circuit

sud francilien emprunté depuis 1933 (année de la première édition).  

 

Il faut avouer que le développement continu de la circulation automobile

en région parisienne, ainsi que les encombrements des routes le week - end des vacances de Pâques   rendaient de toute façon  chaque année

un peu plus impérieuse la nécessité d'un tel changement.

 

Mais cette décision de quitter les routes de Seine et Oise pour le ciment

du circuit routier de l’autodrome n’a pas seulement été inspirée

par des considérations liées à la fluidité du trafic automobile …

 

Le Parc des Princes, lieu d’arrivée traditionnel du Critérium National, 

était de toutes façons  indisponible le jour de l’épreuve, pour cause de

Coupe de France de football. Difficile dans ces conditions pour les organisateurs de se priver de la recette d’un match Rennes - Lyon.

 

Déjà, le cyclisme commence à ne plus faire le poids face au ballon rond …

 

 

En fait, c'est un troisième motif va pousser les organisateurs à prendre

ce virage décisif.

 

Car la Télévision Française, dans une démarche expérimentale qui l’honore,  

a fait part de son intention de diffuser les grandes phases de  leur épreuve, tout au long de la journée, de dix heures trente du matin à dix sept heures.

 

D’abord, une  séquence de dix minutes au départ de la course. Puis deux autres, l’une lors du  journal du midi, l’autre  dans l’après-midi au cours

de l’émission « Télé - Dimanche ».  Pour clore ce véritable « fil rouge »,

une ultime visite à l’épreuve  aux alentours de dix sept heures, pour l’arrivée.

 

Un réseau intérieur de télévision sera installé aux loges, aux tribunes,

au pesage, aux buffets et au restaurant « La Potinière ». On pourra y suivre l’intégralité de la course.  Pour la première fois, un hélicoptère 

S 58 sera utilisé. Il embarquera un caméraman muni d’une caméra

de soixante cinq kilos (une paille !), qui filmera pour la toute première fois

des plans d’ensemble.

 

La réalisation de cette expérience dans le cadre d’un circuit permettra

de réduire au mieux la part d’aléas, et facilitera le travail des techniciens.

 

Décidemment, il semblerait qu' en cette année 1959, le cyclisme

à la télévision est en train soit en train de passer le cap de l’âge des pionniers.

 

 

 

Dès  1950, la télévision diffusait en effet un compte – rendu quotidien

du Tour de France, avec un décalage d’un demi-journée., puis, à  partir

de l’année 1956, c'est le film de l’étape qui devient  visible sur les petits écrans dès vingt heures trente.  Enfin, en Août 1958, on a tenté une première expérience télévisuelle sur le circuit de REIMS - GUEUX, à l’occasion

des championnats du monde des routiers professionnels.

 

Mais, en ce jour, sur l’autodrome, l’évènement va prendre  une toute autre ampleur.  Quatre caméras seront installées à l’intérieur de l’anneau

de vitesse, à des hauteurs variables. Une autre fixe, campera devant la ligne d’arrivée. Enfin une caméra électronique sera  installée dans une voiture

et roulera parallèlement à la route empruntée par les coureurs, notamment pour effectuer un travail en « gros plan ». 

 

Une belle américaine pour une première télévisuelle

 

Pour la première fois, des interviews des coureurs pourront être réalisés

en direct, pendant qu’ils  roulent. L’ancien coureur Robert CHAPATTE assurera le reportage de l’épreuve à bord d’une voiture suiveuse.

 

Plus d’un million quatre cent mille foyers vont pouvoir suivre la course

devant leur poste de télévision La publicité rebondit de suite

sur cet évènement et propose la location d’un poste de télévision

pour la modique somme de cinq mille francs  (anciens) par mois pour suivre

ce Critérium National.

 

Les coureurs ont déjà tout compris de la portée de l’évènement.

L’un deux, Francis PIPELIN, déclare : « Il faudra être costaud à Linas - Montlhéry, car la plupart des concurrents voudront faire un coup d’éclat pour apparaître en gros plan sur les téléviseurs … ».

 

On peut avancer, sans risque d’être détrompé, que l’histoire d’amour

du cyclisme avec le vélo a commencé là, sur l’autodrome de Linas-Montlhéry, en ce début de printemps 1959.

 

Cette « première » télévisuelle, un organisateur conséquent ne pouvait  y rester insensible. Notre bon vieil autodrome en sera le théâtre expérimental.

 

Et toujours « la Belle Américiane »

 

Pour ce Critérium National nouvelle manière, l'on va rompre

avec une   tradition, en adoptant pour la circonstance un sens

de rotation inverse, avec corde à droite.  On descendra par conséquent

 la côte Lapize, et on montera Danguillaume, tout de même moins difficultueuse.

 

Mais pas de chance ... La météo est franchement mauvaise en ce froid dimanche de Mars, et une pluie vacharde va arroser copieusement l’évènement la journée durant. Pourtant, l’essentiel sera bien

au rendez-vous, sous la forme d’une course magnifique - « l’une des plus beaux critériums disputés à ce jour » -, écrira Robert CHAPATTE dans les colonnes de « Miroir Sprint ».

 

 

Avant de nous lancer au cœur de la course, procédons à une revue

des effectifs en présence.

 

Si un homme a marqué de son empreinte le début de la saison,

c’est bien le Berrichon Jean GRACZYK. « Popoff » vient de remporter

un PARIS NICE prolongé cette année jusqu’à ROME, et joué les animateurs dans MILAN – SAN-REMO. L’homme est au centre de toutes les attentions,

et il ne va pas nous décevoir en cette humide journée.

 

Au cours de cette même épreuve, le normand Gérard SAINT a fait grosse impression, et Roger RIVIERE a été très en vue. Le journal « L’EQUIPE »

fait monter la sauce : « RIVIERE, ANQUETIL et BOBET directement

et farouchement aux prises ce dimanche à Linas – Montlhéry ».

 

ANQUETIL -RIVIERE : une rivalité exacerbée en ce début de saison 59

 

Raphaël GEMINIANI, jamais en retard d’une surenchère, a fanfaronné 

le jeudi précédent qu’il gagnerait le Critérium National détaché

« après un bon petit festival maison », comptant sur son protégé Roger RIVIERE pour terminer second. Mais le conditionnement moral a ses limites, nous le verrons …

 

Le départ de cette édition si particulière est donné à dix heures trente.

Dès le quarantième kilomètre, un paquet de seize hommes, dans lequel

se trouvent notamment Bernard GAUTHIER, Edouard DELBERGHE,

Jean STABLINSKI, Marcel ROHRBACH, s’affranchit de la tutelle du peloton.

Leur avance  va culminer à deux minutes. Ils seront rejoints au dixième tour.

 

 

Au quatorzième tour, sous l’impulsion de Jean HOFFMANN, dix hommes s’isolent.  Parmi eux, un lot de « grosses pointures » : Valentin HUOT,

champion de France en titre, André DARRIGADE, Raphaël GEMINIANI,

René PRIVAT, Fernand PICOT. Derrière eux, Francis ANASTASI,

au prix d’une chasse de grand style, revient, tandis que PAVARD

 et HOFFMANN sont lâchés inexorablement.

 

De l’arrière rappliquent, à quatre tours de l’arrivée,  trois coureurs, et des « gros » : Jean STABLINSKI, Pierre EVERAERT et Jean GRACZYK. 

 

 

C’est la « bonne », celle qui va aller au bout. Elle est constituée de DARRIGADE, GRACZYK, ANQUETIL, STABLINSKI, tous de l’équipe

Helyett-Leroux ; PICOT, HUOT et PRIVAT, de l’équipe Mercier BP ;

deux hommes de l’équipe Géminiani Rapha : Pierre EVERAERT et GEMINIANI,

qui est donc au rendez-vous qu’il a fixé.  Et enfin, un homme isolé,

Claude COLETTE, de l’équipe Peugeot. Francis ANASTASI a entretemps disparu du groupe, sur crevaison.

 

  

Il ne manque à cette échappée de rêve que deux hommes :

Jean FORESTIER, et Roger RIVIERE, qui enregistre en ce jour la première

des avanies qui marqueront sa saison 1959. Jacques ANQUETIL,

quant à lui, pour y figurer  s’est fendu d’un numéro éblouissant :

il est sorti dans la côte DANGUILLAUME, et a repris le groupe des neuf

en moins de deux kilomètres ! A l’issue de cet exploit, double

 est la satisfaction du normand : il va pouvoir donner un coup de main

à ses trois équipiers, si la gagne ne s’avère pas devoir être pour lui, et …

il laisse se débattre dans le magma du groupe des battus  son rival RIVIERE,

un rival qui lui fait de plus en plus d’ombre dans les médias.

 

Trois tours  restent  à accomplir.

 

 

Dépannage express pour DARRIGADE

 

GRACZYK, omniprésent aux avant-postes de la course, attaque et fait illico presto le trou, accompagné du rapide PICOT. DARRIGADE, au prix

d’un bel effort, vient renforcer cette brigade de vifs - argent, en recollant avant le sommet de Danguillaume. Puis, GRACZYK attaque à nouveau, obligeant PICOT à un nouvel effort. A son tour, DARRIGADE y va d’une « mine », pour faire bon poids.  PICOT répond du tac au tac, jusqu’à ce qu’un ralentissement favorise un regroupement. Pendant ce temps, Claude COLETTE, a fait les frais de ces échauffourées.

 

Maintenant fuse un feu roulant d’attaques en règle, menées sur le mode

« à toi – à moi » par ANQUETIL, puis STABLINSKI … Mais à chaque fois,

Valentin HUOT ramène son sprinteur Fernand PICOT. Il est partout,

le périgourdin, dans ce final.

 

A quatre kilomètres de l’arrivée,  André DARRIGADE se fend d’une sortie couillue en diable. Cette fois encore, le mirobolant HUOT se charge de ramener l’audacieux à la raison. Aussitôt, en maître-coureur qu’il est,

Jean STABLINSKI place un contre  au kilomètre.  Dans ce genre de situation,

il est bien rare que quelqu'un ait jamais vu autre chose que son dossard avant  le passage sous la banderole d’arrivée.

 

Pour le ramener à la raison, il faut l’action d’un « pays », le nordiste EVERAERT, qui rejoint « Stab » à l’entrée de l’anneau de vitesse …  Dès lors, ANQUETIL

et GRACZYK vont tout faire pour « placer » au mieux le plus rapide d’entre eux, André DARRIGADE.

 

Et le rapide «  Dédé », d’un fameux déboulé,  va parachever de la plus belle manière ce travail d’orfèvre en venant à bout d’un épatant Fernand PICOT … 

 

André Darrigade a fait bonne mesure

 

Il se console ainsi du Milan – San -Remo de jeudi dernier,

et de son sprint de forbans, truffé de tassages, catapultages et retro poussettes, sanctifié par des commissaires atteints de  cécité chronique.

A la régulière, nul doute qu’il aurait  eu, et comment !,

sa carte à jouer contre POBLET et VAN STEENBERGEN. 

 

Il est tout à la joie d’une victoire qui  met sa saison

de bons rails, lorsqu’ on lui fait remarquer qu’elle n’a finalement tenue qu’à un fil … de boyau. Un coup d’œil sur ce dernier, et il voit la chambre au travers ! Encore quelques mètres, et c’était la catastrophe.

 

Le ciment de l’autodrome n’a jamais été tendre

avec les pneumatiques et les chairs des cyclistes,

c’est un fait  … Mais reste que chausser un « 180 grammes » à Linas Montlhéry, c’était un peu

«  jouer avec le feu » ...

 

 

André DARRIGADE, le sprinteur généreux, le finisseur

qui a toujours su payer de sa personne, aura signé

l’une des plus belles pages du livre d’or de l’autodrome, en ce  dimanche de printemps si particulier.

 

D’ ailleurs, ce circuit lui réussit plutôt, à lui et à la famille, puisqu’il y avait  déjà remporté en 1955 le Grand Prix des Champions, tandis que son frère, une semaine plus tard,

y  devenait champion de France des amateurs. 

 

Il peut repartir de l’autodrome satisfait, avec femme et frangin, à bord de la Simca Versailles familiale 

 

D’autres victoires l’attendent en cette année 1959,

dont une, monumentale. Car le sprinter Landais  

va connaître le couronnement de sa carrière quelques mois plus tard : le 16 août, il  deviendra champion du monde des routiers, sur un autre circuit automobile …  Celui de ZANDWOORT cette fois, aux Pays-Bas.

 

 

Au fait, et l’expérience télévisuelle, la fameuse « première » ?

 

De par les conditions météorologiques, elle ne  s’est

pas révélée comme étant une franche réussite, et les téléspectateurs  ont été bien déçus paraît il.

 

Mais qu'importe : une dynamique irrésistible a été impulsée en ce dimanche 22 Mars 1959, qui marque

le début d’une histoire d’amour entre le  vélo et la télévision, une histoire  qui va durer presque un demi-siècle, pour le meilleur d’abord, puis pour le pire ... 

 

 

CLASSEMENT

1er       André DARRIGADE            équipe HELYETT LEROUX    FYNSEC HUTCHINSON

les 250 kms en  6 h  14’ 29 ’’       40,055 km/h

 

      Fernand PICOT                  MERCIER BP HUTCHINSON

       Jean GRACZYK                HELYETT LEROUX    FYNSEC HUTCHINSON

       Valentin HUOT                  MERCIER BP HUTCHINSON                 

      Pierre EVERAERT                RAPHA RAPHAEL GEMINIANI

       Jacques ANQUETIL         HELYETT LEROUX    FYNSEC HUTCHINSON

      René PRIVAT                       MERCIER BP HUTCHINSON  

       Raphaël GEMINIANI       RAPHA RAPHAEL GEMINIANI

       Jean STABLINSKI               HELYETT LEROUX    FYNSEC HUTCHINSON

10è     Claude COLETTE               PEUGEOT BP DUNLOP                        à  57 ‘’

 

photos :  collections Serge CHAUVET - sports et vie

 

Extrait du livre :

 "de Léon VANDERSUYFT

à Stéphane BARTHE 

 Trois quarts de siècle de cyclisme

du l'autodrome de Linas Montlhéry"

 

à paraître en Juin 2010 

 

 

 

 

 

 

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